Côté Courtes. Jean-Paul Alègre met en scène sa propre pièce. Interview

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Photo Yannick Perrin

Interview 2014.

Jean-Paul, tu es l’auteur de Côté Courtes. Nouvelle pièce de théâtre. Créée à Annecy le 23 février 2014 par la Cie Caf’thé. Déjà, la pièce fait goûter au spectateur un zeste d’originalité et une gorgée d’humour. Mais la surprise vient aussi du fait que tu signes la mise en scène. Qui se rapproche fort d’une chorégraphie théâtrale. Parlons-en.

Pourquoi as-tu souhaité mettre en scène ta propre pièce ?

Jean-Paul Alègre. Il se trouve que c’est un concours de circonstances qui m’a amené à assurer la mise en scène de Côté Courtes, par la compagnie Caf´thé. Tout d’abord, en fin de mandat à la SACD, je me suis retrouvé avec plus de temps devant moi. Ensuite, mon épouse et moi avons développé des rapports de profonde affection avec les équipes de Caf´thé et d’ Artissimo. Ils ont créé, avec succès et un vrai talent plusieurs de mes pièces, je suis parrain de leur Festival, Annick est marraine de leur troupe, bref c’est une des belles histoires de ma vie d’auteur. Ils souhaitaient faire la création de mes nouvelles courtes pièces et l’idée est venue que je pourrais peut-être renouer avec la mise en scène, qui était mon premier métier puisque j’ai dirigé pendant trente ans le Théâtre du Fil d’Ariane avant de me consacrer uniquement à ma carrière d’auteur et d’élu des auteurs. Nous avons donc établi un plan de travail. Nous nous sommes déplacés sur cinq périodes de trois jours à Annecy pour la mise en scène de base, Annick se chargeant de la direction d’acteurs, et la troupe avait pour responsabilité de continuer à travailler et d’apprendre les textes entre nos séjours.

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Photo Yannick Perrin

GD. A part ta situation particulière, un auteur peut-il être metteur en scène ?

JPA. Je pense en effet qu’un auteur peut tout à fait assurer la mise en scène de ses propres textes. C’est assez fréquent d’ailleurs et l’exemple vient de haut, un certain Molière étant avant tout directeur de troupe, metteur en scène et chasseur de subventions pour faire vivre sa compagnie! Son activité d’auteur était très souvent subordonnée à ces trois autres, et nombre de ses pièces étaient écrites en fonction de ses besoins du moment. Cependant il se passe une chose étrange quand on met en scène ses propres textes. Tout du moins pour moi. Je me retrouve dans la position que j’avais lorsque je mettais en scène les textes de mes confrères… Parfois je m’agace vis à vis du texte, je trouve qu’il est trop présent, j’ai envie de le maltraiter un peu. C’est rare mais cela arrive. La plupart du temps, c’est un travail agréable car, évidemment, j’ai quand même une idée assez précise de ce que l’auteur a voulu dire. Cela étant, je trouve que c’est également très enrichissant quand ce sont les autres qui s’emparent de vos écrits. Pour moi, mettre en scène est une absolue exception. Un auteur, à mon sens, n’existe vraiment que lorsque des gens qui lui sont complètement étrangers le jouent ! Et dans ce cas j’estime qu’il ne faut absolument pas se mêler de leur travail. Chacun doit trouver son itinéraire dans une œuvre.

GD. Quel a été l’espace réservé aux comédiens. Ont-ils eu la possibilité d’imaginer leurs personnages et de les modeler à leurs manières ?

JPA. Toute mise en scène n’est finalement conçue que pour réserver de l’espace aux comédiens. Mais, et c’est là le formidable paradoxe des arts de la scène, pour qu’un comédien soit libre, il faut qu’il soit très contraint au départ. Un peu comme dans le sport. Un grand joueur de tennis va travailler des heures et des heures pour acquérir des automatismes sur ses gestes techniques. Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra, tout à coup, en compétition, avoir une inspiration géniale totalement imprévisible pour l’adversaire. J’ai donc travaillé avec l’équipe Annécienne sur cette base : plus vous serez au point avec vos textes, plus vous serez dirigés avec précision, dans des déplacements réglés au centimètre, plus vous serez finalement libres, parce que dégagés des contraintes techniques.

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Photo Yannick Perrin

GD. Dans cette mise en scène, tu as été soutenu par ton épouse. Quelle place a-t-elle pu prendre dans une œuvre dont tu as la maîtrise totale : auteur et metteur en scène.

JPA. C’est justement dans ce domaine que le travail d’Annick est précieux. Pendant que je me consacre à ce que l’on pourrait appeler les grands axes de la mise en scène, elle fouille les détails. Les comédiens de Caf’thé ont été surpris de voir qu’elle ne leur passait rien. Que la moindre virgule devait être respectée, qu’elle les reprenait inlassablement sur le moindre changement de texte, qu’elle traquait les scories, gestes répétitifs de la main, piétinements, mots rajoutés, et ces fameux « heu… » où « Ah… » qui sont les marqueurs d’un texte qui n’est pas parfaitement maitrisé. De plus, Annick a été comédienne dans ma compagnie et elle a créé (1) la plupart de mes textes lorsque je dirigeais celle-ci. Elle connaît donc parfaitement mes méthodes de travail. Il faut préciser que, la première surprise passée, les comédiens de Caf’thé se sont parfaitement pliés à cette implacable discipline. Nous ne disposions que de quatre courts séjours à Annecy pour monter le spectacle et ils ont très vite compris qu’il fallait travailler intensément et que la rigueur était indispensable. Nous avons par ailleurs bénéficié de la présence d’un comédien-accordéoniste qui a vraiment sculpté l’atmosphère de la pièce, et d’un remarquable créateur de lumières, ce qui fait que le spectacle avait une présentation impeccable. C’est ce que je voulais. Après, on apprécie ou pas ce genre de théâtre, mais le spectateur était respecté comme il se doit.

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Yannik Perrin

GD. Pourquoi avoir choisi une compagnie de théâtre amateur pour cette première ?

JPA. J’ai des rapports particuliers avec le théâtre des amateurs. Depuis la publication de ma première pièce à l’Avant-Scène, les compagnies de théâtre de terrain m’ont choisi comme un de leurs auteurs fétiches. La SACD a référencé près de 1300 d’entre elles ayant créé un ou plusieurs de mes textes. C’est un chiffre absolument énorme ! Je me dois donc d’être présent auprès de ces compagnies et de leur rendre un peu de l’intérêt qu’elles manifestent à mon égard. C’est un devoir agréable. A Annecy, c’est encore plus fort, vu les liens particuliers dont j’ai parlé. Et puis, finalement, je me rends compte que, tout en tenant compte des spécificités inhérentes au théâtre des amateurs, je cesse très vite de penser en catégories. Pour moi, il y a le théâtre, bon ou mauvais… Et mon expérience avec les amateurs s’est toujours révélée positive.

GD. Est-ce une illustration d’un rapprochement possible entre auteur et comédiens ?

JPA. Bien des auteurs écrivent spécifiquement pour leur troupe. J’ai cité Molière, le grand exemple. Pour ma part, je l’ai fait au début de ma carrière pour le Théâtre du Fil d’Ariane. Avec Caf’thé j’ai été amené aussi à rajouter quelques éléments dans le spectacle. La lettre à l’institutrice à propos du pétard dans la cage du lapin, par exemple, est totalement inédite, et je l’ai écrite au dernier moment pour Caf’thé parce que Annick et moi sentions qu’il manquait un moment de doux délire. Ce passage a été particulièrement fêté par le public de l’Auditorium Seynod.

GD Merci Jean-Paul

Propos recueillis par Guy Dieppedalle pour le site web Fncta Rhône-Alpes.

(1)  Mis en scène (NDLR)

Côté Courtes. Auteur Jean-Paul Alègre. Metteur en scène Jean-Paul Alègre. Direction d’acteurs Annick Cuny. Compagnie Caf’thé, Annecy. Editions L’Avant-scène théâtre 2012

Crédit photos Yannick Perrin

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