Les personnages m’imposent leur vie. Le rire, les larmes, l’émotion. Gérard Levoyer, auteur de théâtre. Interview

Gérard Levoyer-2015-Photo Dieppedalle

Gérard Levoyer-Au Festival Pataf-2015-Photo Dieppedalle

Interview 2016.
Gérard Levoyer est d’abord un Normand. Né en bord de mer, face à la Manche, à Trouville sur mer, en 1946. Auteur de plus de 50 pièces de théâtre, de dramatiques pour la radio, de sketches. Acteur, scénariste, nouvelliste, metteur en scène. Ses œuvres sont jouées dans plusieurs pays francophones.
Prix SACD de la Radio en 2003. Prix Mounet-Sully 1995.
Ce qui m’a plus chez cet homme, c’est sa simplicité, son humilité. Et il rit de lui-même. Et il nous a accordé une interview. Que nous vous offrons ici.

Gérard. Quel est le moment de ton existence où tu as décidé de te lancer dans l’écriture théâtrale ?

Très tôt et finalement pas si tôt que ça. Je m’explique. J’ai toujours aimé écrire et j’ai toujours eu le goût d’inventer des histoires. A l’école je n’aimais que le français et j’excellais dans les rédactions. J’adorais lire aussi. Alors dès que je suis entré dans une troupe d’amateurs, en Normandie, j’ai commencé à lire toutes les pièces qui me tombaient sous la main et à écrire des petits textes, des pièces, des poèmes, des sketches, des chansons. Parfois, on les présentait dans des petits spectacles. Mais j’avais une telle admiration pour les grands auteurs contemporains (j’ignorais les classiques), je trouvais tellement formidables les Pinter, Schisgal, Grumberg, Osborne, Mrozek, que je n’avais aucune prétention pour mes pauvres écrits. Il a fallu que j’attende les années 80 et le concours « Théâtre à une voix » pour que j’envoie un texte (L’Ascenseur), qu’il soit retenu, lu et applaudi par un public de professionnels et que je prenne confiance en mon écriture. A la même époque j’ai d’ailleurs rencontré Pierre Billard qui cherchait des auteurs pour son émission radiophonique « Les nouveaux maîtres du mystère » et j’ai découvert un autre univers enthousiasmant. Parfois il m’arrivait d’écrire un texte de 30 minutes dans la semaine, je l’envoyais à Pierre Billard qui le lisait le jour même, l’enregistrait la semaine suivante et le diffusait la semaine d’après. C’était terriblement excitant et stimulant.

° Qu’est-ce que t’apporte l’écriture, au fond de toi-même ? 

Une sorte de dynamisme intérieur. Quand j’ai trouvé la bonne idée qui fera mon prochain texte, c’est comme si un starter s’ouvrait, une dose d’adrénaline déferle en moi et plus rien n’existe autour. Il faut que j’écrive, que je devienne les personnages, que l’action progresse avec les mots qui fusent, qui jaillissent, qui embrasent le dialogue. C’est terriblement vif. Et inquiétant. Je suis pris d’une sorte de folie qui me transcende. Il m’arrive parfois de me dire « Je deviens dingue ». On frappe à ma porte et je hurle « Non, pas tout de suite, laissez-moi !!! ». L’heure du repas je m’en fous. Plus tard. Le robinet est ouvert. Ecrire c’est comme une drogue. Une bonne drogue. Quand j’écris je me sens terriblement vivant. Avec son pendant dépressif d’après le mot « fin »…est-ce que je vais savoir encore écrire une autre pièce après celle-ci ?

° Quel est le lien que tu gardes avec chacune de tes œuvres littéraires ? Te sens-tu encore très attaché, propriétaire, ou acceptes-tu qu’un metteur en scène la modèle à son image ? 

Question piège. Quand je vais voir mes pièces j’adore être surpris. Que le metteur en scène ait ajouté sa patte, ait prolongé dans le bon sens mon écriture, qu’il y ait ajouté un plus. En parfaite adéquation avec mon texte. J’aime qu’on me fasse redécouvrir l’émotion première de sa création. Que les comédiens trouvent un geste, une intonation à laquelle je n’avais pas pensé. Mais ce que j’attends surtout c’est qu’on respecte l’idée et les mots. Je suis comédien et j’ai un sens aigu du rythme et du phrasé. Dans mes pièces il n’y a pas de « gras » alors quand un metteur en scène me parle de couper ceci ou cela, de modifier telle ou telle chose, je demande toujours : qu’est-ce que ça apportera de meilleur ? Pourquoi voulez-vous changer ce que j’ai écrit et qui marche très bien. Rares sont les réponses qui me satisfont. Souvent c’est par paresse, « le comédien n’arrive pas à dire ce passage » ou « ça ne colle pas avec ce qui précède ». Alors je dis « travaillez ! Cherchez ! Si j’y arrive, moi, les autres doivent pouvoir y arriver aussi ». La facilité du ciseau est quelque chose qui me hérisse. On n’a jamais dit que le théâtre devait être facile.

Les comédiennes de Soeurs, comédie de Gérard Levoyer : Pascale Durand et Frédérique Sayagh. Photo Dieppedalle

Les comédiennes de Soeurs, comédie de Gérard Levoyer : Pascale Durand et Frédérique Sayagh. Photo Dieppedalle

° Quels conseils donnes-tu à une personne qui a l’habitude de l’écriture et dont le projet est d’écrire une pièce de théâtre ?

Peu de choses car l’écriture doit être une chose personnelle. Elle doit correspondre à un impératif intérieur. On ne peut pas faire autrement que d’écrire. Alors ce que les autres peuvent dire n’a aucune importance. Il ne faut pas les écouter. Il faut n’écouter que soi et être convaincu de ce que l’on fait. Si l’on est heureux de ce que l’on a accouché alors c’est juste. J’ai parfois cédé à des conseils et je l’ai toujours regretté. J’ai pour devise : trompe-toi tout seul.
Le seul conseil utile que je peux donner c’est de lire beaucoup de théâtre et d’aller voir ce que les auteurs écrivent. Se nourrir, se gaver même pour pouvoir faire son choix, clarifier ses idées et trouver sa propre personnalité. Et comprendre aussi le fonctionnement du théâtre. Mais quand on passe à l’écrit ensuite c’est tout seul, face à soi-même.

° Eprouves-tu des émotions lorsque tu écris certains textes ?

Ohlala ! Tout le temps ! Toutes les émotions de tous les personnages ! Parfois je fais un plan d’écriture, c’est rare mais il m’arrive d’écrire sur un papier quelques lignes dans lesquelles je prévois la suite de l’histoire, et puis je me mets à l’ordinateur, j’écris, j’écris et je dévie de la trajectoire, ce qui jaillit est bien meilleur, bien plus fort, les personnages m’imposent leur vie et voilà le rire qui me prend quand c’est une comédie, les larmes quand c’est dramatique, le frisson quand c’est particulièrement terrible et beau. Parfois, je l’avoue, je piétine ma modestie et je me dis « P… ! Qu’est-ce que c’est bien ! » Ah oui, c’est vrai, je le reconnais, il m’arrive de m’épater et de me féliciter.

° Quel est, aujourd’hui, ton projet d’écriture ou de théâtre ou autre ?

Mon projet d’écriture actuel c’est, après 50 pièces de théâtre et 150 dramatiques radio, de trouver d’autres thèmes d’écriture que je n’ai pas abordés. Mais je ne suis pas inquiet, j’ai encore de la curiosité et le regard posé sur le monde. Les humains me passionnent, ils ont une richesse étonnante en eux et le pouvoir de m’étonner. En bien ou, hélas, en mal. Je voudrais tellement les mettre tous dans mon ordinateur et les faire parler. Parlez-vous. Lâchez vos écouteurs et parlez. Le théâtre, finalement, c’est la vraie vie.

Propos recueillis par Guy Dieppedalle

www.gerard-levoyer.fr

Gérard Levoyer - Photo Dieppedalle

Gérard Levoyer – Photo Dieppedalle

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