Les Ishtaris. Une compagnie pluridisciplinaire hors des stéréotypes

Maïté Cussey. Photo Damien Maillet
Maïté Cussey. Photo Damien Maillet

Interview

Maïté Cussey, 26 ans, metteuse en scène de la compagnie Les Ishtaris, à Lyon.

Faire travailler ensemble comédien-ne-s et musicien-ne-s

° GD.  Pouvez-vous présenter brièvement la troupe des Ishtaris et ses origines ?
MC. La troupe est née à l’Université Lumière Lyon 2 en 2013. Nous étions alors une bande d’étudiant·e·s et nous n’avions qu’une envie : jouer (du théâtre, de la musique, si possible avec des costumes colorés et des esthétiques cool), d’autant plus si cela pouvait faire froncer ou lever quelques sourcils ! Nous avons créé deux spectacles à Lyon 2 : Les Femmes Savantes ou Molière l’Apéro Rock (le texte de Molière replacé dans les 60’s) et Romeo and Juliet : Twisted Lovers (une relecture rock de la pièce de Shakespeare où les sexes de tous les personnages étaient inversés). Le but de ces spectacles était de faire travailler ensemble de jeunes comédien·ne·s et musicien·ne·s, ce qui n’est pas si évident, car ce sont deux pratiques où l’on n’a pas les mêmes approches ou la même discipline. Nous avions envie de nous nourrir des compétences de chacun·e et d’apprendre les un·e·s des autres pour créer ensemble. Au niveau artistique, il s’agit de retravailler ces monuments du théâtre en leur redonnant une dimension humaine, vivante et inclusive. De par nos formations, nous avons un immense respect pour les classiques, mais nous comprenons d’autant mieux la nécessité de les actualiser pour qu’ils continuent à trouver leur public et que tout le monde puisse s’en emparer et s’en nourrir.

Privilégier l’empathie et la bienveillance 

° GD. Votre programme est plutôt classique et prend la forme d’une mise en scène moderne. Pourquoi cette difficulté, ce risque ?
MC. Je n’y vois ni une difficulté ni un risque mais plutôt une opportunité d’ouverture et une audace nécessaire. Moderniser les classiques, ou plutôt faire ressortir ce qui est actuel dans les classiques, les rend accessibles à un plus large public. Nous ne voulons pas toucher que les connaisseurs et les habitués du théâtre. Les gens qui ne vont pas au théâtre ont souvent peur de ne pas comprendre ou de s’ennuyer. Et pourtant, les pièces de Molière et Shakespeare parlent à tout le monde et peuvent être fun ! Il suffit parfois de quelques ajustements (de quelques échos à travers des chansons modernes comme nous aimons le faire par exemple) pour que les gens se sentent touchés directement par le propos et comprennent que cela parle aussi de leur vie et de leurs sentiments. Nous venons, pour la grande majorité d’entre nous, de milieux populaires. Nos parents ne vont pas au théâtre et nous n’avons pas baigné dans le milieu depuis l’enfance. Nous en faisons une force en ne perdant pas le contact avec les gens qui sont en-dehors de « l’élite » théâtrale et en ayant une vraie volonté de parler à tous et toutes. Nous restons à l’écoute de ce public non-initié en priorité.
D’autre part, tout le monde a le droit de faire du théâtre. Or, si nous nous en tenions aux monuments d’origine, il n’y aurait que peu de rôles pour les femmes, et femmes et hommes seraient souvent cantonnés à des rôles stéréotypés… D’une manière plus générale, nous nous octroyons une grande liberté d’interprétation, toujours en utilisant l’empathie et la bienveillance comme boussole pour créer des personnages nuancés et variés. Il est pour nous hors de question de promouvoir des propos ou des actes discriminants, même si « ça se faisait à l’époque », car c’est aujourd’hui que nous jouons, devant un public d’aujourd’hui et parfois devant du jeune public. Aussi, nous nous amusons à détourner les propos ou scènes problématiques des pièces d’origine (quand il y en a).

Les Ishtaris - Romeo and Juliet - Photo Gilles Perréal
Les Ishtaris – Romeo and Juliet – Photo Gilles Perréal

Refuser les stéréotypes imposés aux femmes

° GD.  Votre compagnie propose un théâtre engagé et pluridisciplinaire. Qu’est-ce qui vous a poussé dans cette direction ?
MC. Pour le côté pluridisciplinaire, cela vient tout simplement de la composition originelle de la troupe : des comédien·ne·s et des musicien·ne·s amateurs qui ont envie de travailler ensemble et surtout d’apprendre les un·e·s des autres et de mélanger leurs compétences. C’est une vraie richesse que nous avions et que nous continuons à entretenir en essayant d’apprendre toujours de nouvelles choses (chanter, jouer de la guitare, danser…).
Mon engagement en tant que metteuse en scène naît de mon expérience en tant que femme et comédienne. Ce n’est pas toujours évident d’être une femme à la tête d’une compagnie et encore plus une femme qui n’a pas été élevée dans un milieu très « cultureux ». Je me suis retrouvée confrontée à des situations dont mes collègues masculins du même âge n’ont pas eu à souffrir : des injonctions à correspondre à certains standards physiques, à s’en tenir à des rôles secondaires et stéréotypés, à ne pas prendre d’initiative… Fort heureusement, nous sommes de plus en plus nombreuses (et nombreux, car cela affecte aussi les hommes par effet miroir) à nous affranchir de tout cela ! Le théâtre doit s’ouvrir à une plus grande diversité de profils pour se renouveler et s’enrichir.

Les Ishtaris-Photo Gilles Perréal
Les Ishtaris-Photo Gilles Perréal

Rencontrer d’autres troupes. Se confronter à d’autres publics. A travers la Fncta.

° GD. Vous adhérez à la Fncta. Quels avantages y voyez-vous ?
MC. Nous souhaitions rencontrer d’autres troupes et pouvoir échanger avec des gens comme nous, qui font du théâtre d’abord parce qu’ils aiment cela, et qui prennent le temps de le faire en plus de leurs obligations. C’est une démarche très belle et forte en soi, et c’est toujours un plaisir de rencontrer des gens qui ont cette même volonté. La FNCTA nous a permis de participer à de nombreux festivals où nous avons fait des très belles rencontres et où nous avons pu nous confronter à des publics que nous n’aurions pas pu toucher par ailleurs. En bref, nous y voyons principalement l’opportunité du voyage et de la rencontre, ce qui est toujours attrayant !

Les Ishtaris-Photo Gilles Perréal
Les Ishtaris-Photo Gilles Perréal

Ouvrir une réflexion sur le théâtre amateur

° GD. Quel regard portez-vous sur le théâtre amateur aujourd’hui ?
MC. C’est une vraie richesse dans le monde actuel. Contrairement au théâtre professionnel, le théâtre amateur se fait avec une liberté totale (ou presque) de sujet, de traitement et d’exploitation. C’est une vraie opportunité pour tout le monde, quelle que soit la classe sociale, l’origine ou les capacités, de se tenir sur une scène, de s’affirmer, de raconter des histoires, d’entrer en contact avec des gens complètement différents, d’apprendre à vivre ensemble, de développer de l’empathie… Tout un tas de choses positives qui ne peuvent que bénéficier à la société ! C’est essentiel et tout le monde devrait avoir ce droit et cette opportunité. Au-delà de la pratique, cela amène aussi de nouveaux publics au théâtre, car beaucoup de gens qui ne vont pas au théâtre d’habitude vont aller voir jouer leurs parents, leurs enfants ou leurs amis. C’est donc une vraie opportunité pour le théâtre aussi ! Mon seul regret par rapport à ce que j’ai pu voir du théâtre amateur, c’est qu’il reste très peu inclusif et que malheureusement on se trouve souvent confrontés à des stéréotypes nocifs, tant sur scène qu’en dehors. Alors que les gens qui en font sont pour l’écrasante majorité cultivés, ouverts d’esprit et progressistes ! Mais je pense que l’impact des stéréotypes et du manque de diversité est sous-estimé dans le milieu du théâtre amateur et qu’il est urgent et nécessaire d’ouvrir des réflexions à ce sujet, comme cela est en train de se faire dans le milieu du théâtre professionnel ou dans le monde du cinéma.

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Cie-Les-Ishtaris Les Femmes Savantes de Molière-Chrysale-et-Ariste-photo-Yannick-Perrin

Goldoni en France. Molière au Québec.

° GD. Quels sont vos prochains projets ?
MC. Nous jouons en ce moment La Locandiera, une adaptation de la pièce de Goldoni replacée au Far West avec des cowboys et de la musique blues. Nous avons plusieurs dates prévues dont les 5, 6 et 7 avril à La Gourguillonnaise à Lyon. L’année prochaine, nous passerons à un autre projet, probablement encore du théâtre classique avec un nouvel univers musical ! Nous allons aussi continuer à tourner Les Femmes Savantes ou Molière l’Apéro Rock, notre tout premier spectacle qui a presque 4 ans. Nous avons quelques dates prévues en France et nous sommes en train de développer le projet de l’emmener au Québec ! Pour financer cette initiative, nous allons mener beaucoup d’actions dont notamment des concerts, des petites formes courtes exportables partout et un crowdfunding. Et enfin : continuer à vivre ensemble, à créer, rester ouvert·e·s et bienveillant·e·s (et légèrement insolent·e·s) et prouver que le théâtre est bel et bien fait pour tous et toutes !

Propos recueillis par Guy Dieppedalle, architecte de mots éphémères
13 nov 2017

Voir le site de la compagnie https://theatreishtar.com/troupe-les-ishtaris

Compagnie-Les Ishtaris-13-Nov-2017-A.