Régis Meney, auteur de théâtre. Sa dernière pièce : Salomé

Interview 2016.Régis Meney-1Une fascination intriguée pour cette chose étrange qui advient quand on s’aventure sur les planches

GD. Régis Meney. Vous êtes un romancier et auteur de théâtre. Quel est l’élément déclencheur qui vous a poussé à écrire pour le Théâtre ?

   …RM. Des circonstances négatives m’ont donné l’occasion de céder à la tentation du théâtre. Je peinais à faire avancer Orphée dans la forêt, un roman qui me tenait à cœur. Je m’en voulais de cette stérilité. Alors s’est glissé dans la brèche de mon oisiveté malheureuse un besoin d’écrire sur le thème de don Juan. Ce sujet m’intéressait depuis longtemps. J’ai pu écrire Don Juan Crusoe en un an et sans panne sèche, porté par le dynamisme interne de l’intrigue que j’avais imaginée. Ce texte place le séducteur mondain dans une île déserte en compagnie d’une seule femme. Avec cette situation de départ totalement défavorable au héros mythique, j’avais un solide ressort dramaturgique pour faire avancer l’écriture.
[Pour les âmes sensibles, je précise que je n’ai pas lâchement abandonné Orphée dans la forêt. Je viens même d’y mettre le point final.]
On a comparé le romancier à Dieu parce qu’il crée son univers. En tant qu’auteur de théâtre, on peut me comparer à un montreur de marionnettes. Avec les personnages que j’imagine, j’ai le bonheur de bricoler dans un laboratoire de psychologie expérimentale.
Dans cette tentation du théâtre qui m’a poussé à écrire, il y a une fascination intriguée pour cette chose étrange qui advient quand on s’aventure sur les planches. Je vois qu’il s’y joue la question de l’identité. A notre époque pétrie de virtuel et de fictionnel, il devient problématique pour certains de se définir authentiquement. A cet égard, le théâtre est une expérience privilégiée qui continue de m’impressionner. Le jeu théâtral permet de changer pour un temps d’identité, d’en adopter une autre à l’essai. En dramatisant le rapport entre personne et personnage, le jeu permet au comédien de confronter sa propre identité, de l’éprouver, -aux deux sens de ce mot. Par contraste avec le personnage qu’il joue, il en prend connaissance. En l’exposant au public, il en prend la mesure. Dans la distance qu’il prend sur scène avec son moi, le comédien connaît les joies du dépassement de soi et ces bonheurs d’amour propre qu’apporte le succès qui suit une mise en danger. Il y a là d’étonnantes conversions de personnalités. J’ai voulu y contribuer avec des thèmes et des textes qui soient les miens.

Régis Meney-3Je ne conçois pas d’écrire un texte qui ne soit pas porteur de réflexion

GD. Quel type d’écriture vous caractérise ?

    …RM. J’ai en matière d’écriture des goûts assez classiques, ce qui n’exclut pas humour et comédie. Je ne suivrai pas cette mode qui consiste à singer l’écriture télévisuelle. Elle ne me paraît pas servir le théâtre. Certains de mes textes sont ‘très écrits’, comme on dit. Tous développent une histoire qui sert de fil conducteur, sans qu’il soit besoin d’artifices pour soutenir l’intérêt du spectateur.
Ceci étant dit, on trouvera dans mon écriture du sensoriel et de l’intellectuel. Du sensoriel parce que je suis attentif aux cadences et aux assonances. Par profession et par goût, je m’intéresse aux langues étrangères dont j’apprécie les jeux de sonorités. J’aime les accents régionaux et la vigueur de l’argot. Les richesses du vocabulaire et les niveaux de langage peuvent exprimer tout le nuancier des sentiments. Leur faire traduire la dialectique des relations interpersonnelles m’amuse et me stimule énormément.
J’en viens au plan intellectuel. Je peux admirer un ouvrage qui ne dit rien mais le dit joliment. Pourtant, en ce qui me concerne, je ne conçois pas d’écrire un texte qui ne soit pas porteur de réflexion. Même dans une comédie légère comme Le consolateur public, je donne au détour d’un sketch mon interprétation personnelle du mythe du Péché Originel !
Je souhaite que mes pièces de théâtre contribuent à la connaissance de l’humain, qu’elles mettent en question un aspect des mœurs et des sociétés. Parce qu’il est un spectacle complet avec décor, lumières, voix, texte et musique, parce qu’il s’exprime en termes d’émotions et de situations, le théâtre est propice aux prises de conscience. Il peut faire avancer une idée, mieux que ces joutes intellectuelles qui ne sont que conflits de petits coqs dressés sur leurs ego.

Un des sujets qui me passionne le plus est la construction de l’être humain

GD. Vous venez d’achever l’écriture de votre dernière pièce : Salomé. Quel en est le synopsis ?

….RM. Le roi Hérode a pris pour femme Hérodiade, l’épouse de son frère. Saint Jean-Baptiste condamne ce couple incestueux. Depuis le cachot où Hérode l’a fait enfermer, il hurle ses malédictions. Hérodiade voudrait le faire taire en le faisant mourir. Mais Hérode n’ose pas, de crainte des émeutes que causerait l’assassinat du prophète qui a baptisé Jésus.
Hérode éprouve du désir pour sa belle-fille Salomé qui est aussi sa nièce. Salomé aime et est aimée de Mickaël. Le jeune homme se propose d’enlever Salomé pour la soustraire à la convoitise lubrique de son beau-père. Lors d’un festin, Hérode ordonne à Salomé d’exécuter sa danse des Sept Voiles. Ebloui, excité, il promet de la récompenser en exauçant son vœu, quel qu’il soit. Que fait Salomé ? Elle va demander à sa mère ce qu’il faut demander. Hérodiade lui dit : ‘La tête de saint Jean Baptiste sur un plateau.’
Confrontée à la tête du prophète décapité, Salomé est bouleversée. Parce qu’elle est incapable d’éprouver un désir qui lui soit propre, la voilà responsable de la mort du Baptiste. Elle maudit sa dépendance à sa mère, se  déteste et se méprise. Estimant qu’elle est indigne de Mickaël, jugeant qu’elle n’a pas le droit d’aimer, elle rompt avec lui pour toujours.

Régis Meney-6Le complexe de Salomé

GD. Pourquoi avoir choisi ce personnage qui date de l’époque de Jésus Christ ?

….RM. Un des sujets qui me passionne le plus est la construction de l’être humain. Comment une personnalité se développe dans le creuset de la famille,  ou sans le creuset de la famille. Comment se forge une identité au sein d’une fratrie et dans le contexte de la dramaturgie familiale. Ce processus m’intéresse tout spécialement chez les femmes.
Dans Salomé, l’action se déroule à l’époque de Jésus. Mais l’être humain n’a pas changé depuis. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. J’appelle ‘Complexe de Salomé’ un type de dépendance mentale où une fille n’a que des désirs empruntés, imposés par une mère trop présente. Le tragique qui pro quo de la décapitation de saint Jean Baptiste illustre les dangers de ce défaut de caractère qu’on voit chez Salomé. Pour mettre en lumière ce schéma affectif qui est de toute éternité, de toute actualité, je dramatise à ma façon cet épisode biblique devenu mythique.

Rendre son enfant autonome

GD. Y a-t-il un message à cette pièce Salomé ?

….RM.  Oui, clairement. La pièce veut montrer comment on fait son propre malheur et celui de son entourage parce qu’on a reçu une éducation mal inspirée. Le meilleur cadeau qu’on puisse faire à son enfant, c’est de le rendre autonome. Manipulation, suggestion et intimidation sont à proscrire absolument dans une éducation.

Régis Meney-4La création est intimement liée à la vie de l’auteur, sa vie privée comme sa vie mentale

GD. Eprouvez-vous de l’émotion lorsque vous écrivez une pièce de théâtre ?

….RM. Oui, incontestablement, et bien au-delà de la fierté de l’ouvrage accompli. L’expression ‘en écrivant’ doit être prise au sens large. L’écriture commence bien avant que la plume ne se pose sur la feuille blanche. Un sujet peut vivre en moi pendant des années. J’emploie le mot vivre à bon escient. Avec l’écriture, on est en présence d’un processus, non pas mécanique, mais biologique. Un thème qui m’intéresse va germer, pousser et mûrir au fil du temps, en se nourrissant des événements, de mes lectures, de mes expériences personnelles. Comme un peintre promène son carnet de croquis, j’ai sous la main un calepin pour noter impressions et expressions. Elles viendront étoffer une création dans un avenir proche ou lointain. Le projet d’écriture aura pris chair, un scenario va l’incarner dans des personnages.
Il est important de noter que la création est intimement liée à la vie de l’auteur, sa vie privée comme sa vie mentale. Elle l’est par son contenu en résonance avec ce qui le touche affectivement, esthétiquement, intellectuellement. La création dépend aussi des hauts et des bas de sa force morale, des aléas de ses projets de vie, qu’ils soient réussis, suspendus ou avortés. Ses personnages et son intrigue le touchent de près, ils frôlent toujours plus ou moins des sujets sensibles. C’est à cause de cette imbrication intime de l’existence et de l’œuvre que l’écriture s’accompagne d’émotion chez l’auteur.
Elle n’est pas banale, l’émotion que j’ai éprouvée en écrivant Salomé. Déjà, en tant qu’angliciste, j’étais intrigué par une Salomé qu’Oscar Wilde a écrite en français lors de son exil à Paris. La pièce a fait scandale à l’époque.    Passionné de psychologie, je souhaitais illustrer mon ‘complexe de Salomé’ sur un mode littéraire. Or, un jour que je me promenais dans le cinquième arrondissement de Paris, j’ai eu l’occasion de visiter l’église Saint-Séverin. Dès l’entrée, j’ai été frappé par un vitrail qui tout de suite ‘m’a parlé’. J’ai compris d’assez loin qu’il représentait la décollation de Saint Jean-Baptiste. Il s’est alors passé une chose étonnante. Ce n’était pas, comme pour Péguy, le miracle de la grâce divine derrière une colonne de la cathédrale de Chartres. C’était un envahissement d’énergie créatrice. C’était l’impérieuse nécessité de concrétiser un projet d’écriture sur ce thème. Je savais désormais que j’en aurais la force et un désir suffisants. C’est là une émotion qui mérite peut-être le nom tant galvaudé d’inspiration… De retour chez moi, j’ai eu le plaisir de nouer très vite une intrigue pour ma pièce. En inventant deux  personnages, j’ai pu théâtraliser un propos auquel je tenais.

Propos recueillis par Guy Dieppedalle

Bibliographie

Roman

La chandelle de Dieu  
(Denoël) Prix Bourgogne de Littérature

Orphée dans la forêt   
(Inédit)

Théâtre

Don Juan Crusoë   
(ABS éditions)  comédie dramatique.
La pièce existe aussi en anglais

La Roche Fendue ou República Soviética do Brasil
(ABS éditions) fiction historique. La pièce existe aussi en portugais.

Les donzelles d’Avignon  
(ABS éditions) comédie satirique. Se joue avec ou sans masques. La pièce existe aussi en italien.

Le consolateur public  
Comédie à sketches

Lysistrata 68       
Comédie érotique

Salomé  
Tragédie

Contact

Régis MENEY  16 place de la Libération  21000 – Dijon
Téléphones : 03 80 30 68 40    et    06 76 58 48 43
Adresse courriel : regismeney@hotmail.com

Festival. Régis Meney sera présent au festival national de Châtillon sur Chalaronne et vous trouverez ses livres à la librairie du festival.

Billet d’humeur de Gilles Champion

Comme nous avons rencontré Régis sur notre MEDEE, il nous a confié son dernier texte, SALOME. En bref, c’est court, c’est fort, c’est beau.
Régis est parti du mythe de Salomé et de la tête de Jean Baptiste, celui que l’on présente comme un apôtre. Salomé est la belle fille du roi Hérode et le roi est subjugué par la beauté et la grâce de Salomé….dans un geôle souterraine, hurle Jean Baptiste contre la mère de Salomé remariée à son beau-frère Hérode… un hurlement d’intégriste, alors l’exécuter ? Mais Hérode a peur de la colère des affidés de ce prédicateur…nœud Gordien….
Salomé danse, Salomé obtient de Hérode la réalisation de son vœu le plus cher….se marier à un beau jeune ??
Mais elle ne sait ce qu’elle veut, erreur fatale elle demande à sa mère qui lui demande la tête de Jean Baptiste….
Seule devant cette tête, Salomé, la belle mais faible jeune fille, comprend qu’elle a été manipulé, elle se dégoute de sa faiblesse…elle rejette tout.
Cette courte pièce met en scène des thèmes très proches de nous, éternels presque, au centre la relation fille- mère et la faiblesse de la fille, la peur du roi devant un intégriste éructant.
Il faut bien sûr une jeune comédienne de talent, mais quel rôle !!
Contacter Régis par mail si vous voulez la lire, je recommande !

Gilles Champion
    Président du Comité Départemental Rhône de la FNCTA

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